La société actuelle laisse-t-elle encore le temps à notre cerveau de penser ?

Nous n’avons jamais eu autant d’informations à notre disposition. Et pourtant, avons-nous encore suffisamment de temps pour penser ? Entre les notifications, les réseaux sociaux, les messages, les vidéos courtes, le scrolling, les actualités en continu et les sollicitations professionnelles, notre cerveau est devenu le réceptacle d’un flux presque permanent d’informations. Nous passons d’une pensée à une autre, d’une tâche à une autre, d’un écran à l’autre. Ces actes immédiats épuisent psychologiquement.

Mais dans cette agitation permanente, une question mérite d’être posée : quand pensons-nous réellement ? Penser n’est pas simplement recevoir une information, la commenter ou y réagir. Penser, c’est aussi prendre du recul, faire des associations, laisser émerger une idée, réfléchir, douter, imaginer, comprendre. Et pour cela, notre cerveau a besoin d’une chose devenue particulièrement rare : du temps vide pour équilibrer notre santé mentale.

Ne pas confondre information et pensée

Nous vivons dans une société où l’information est disponible immédiatement. Une question surgit ? Nous cherchons la réponse. Une actualité apparaît ? Nous la consultons. Une notification arrive ? Nous regardons. Cette accessibilité est extraordinaire. Mais elle possède aussi un revers : nous sommes de moins en moins confrontés au silence nécessaire à l’élaboration de notre propre pensée.

Recevoir une information n’est pas penser. Lire une opinion n’est pas construire la sienne. Regarder une vidéo expliquant quelque chose n’est pas nécessairement comprendre. Réagir immédiatement n’est pas réfléchir. Notre cerveau peut être extrêmement occupé tout en étant relativement peu engagé dans une réflexion personnelle.

Le cerveau a besoin de silence et de vide pour penser

Essayez de prendre les transports sans téléphone, de marcher sans écouter de podcast ou de boire un café sans consulter votre écran. Au début, le silence peut désarçonner et sembler étrange. Puis, les pensées arrivent. Une idée à laquelle on n’avait pas pensé depuis longtemps. Un souvenir. Une question. Une solution à un problème. Une envie. Parfois même une inquiétude volontairement déniée.

C’est précisément dans ces moments de moindre stimulation que notre esprit peut commencer à organiser, relier et digérer ce que nous avons vécu. Le cerveau est bien souvent actif même lorsque nous ne faisons rien. Ces périodes de repos et de rêverie sont précieuses. Elles lui permettent de traiter des informations, de consolider certains apprentissages et de faire émerger de nouvelles associations.

Ne rien faire n’est pas forcément perdre son temps. C’est parfois laisser le cerveau faire son travail.

L’ennui : un excellent moment pour réfléchir

L’ennui est redouté de tous. Immédiatement, nous cherchons à le combler et à s’occuper. Les automatismes reviennent : quelques secondes d’attente dans une file et nous saisissons notre téléphone. Un trajet en voiture comme passager et nous avons le réflexe de nous occuper sur notre téléphone. Une pause au travail ? A nouveau le mobile. Une soirée tranquille ? Écran. Un moment seul ? Réseaux sociaux.

Nous transformons le moindre temps disponible en espace à remplir. Pourtant, l’ennui peut constituer un formidable territoire mental. Il capte notre attention et notre esprit vagabonde. Ce « temps vide » peut être précieux. Il permet de faire émerger une idée, de prendre conscience d’une émotion, de repenser une situation ou simplement de se reconnecter à soi-même.

À force de supprimer tous les temps morts, avons-nous supprimé une partie de notre temps de réflexion ?

L’attention et la réflexion personnelle : des ressources prisées dans la société actuelle

Notre attention est devenue une ressource extrêmement convoitée dans la société actuelle. Les plateformes numériques ont tout intérêt à nous captiver pour rester, cliquer et revenir. Notifications, recommandations personnalisées, vidéos courtes, podcasts et défilement continu sont conçus pour maintenir notre engagement attentionnel et cérébral.

Le problème n’est donc pas simplement d’avoir un téléphone. Le véritable enjeu est de savoir qui contrôle notre attention. C’est elle qui détermine en partie ce à quoi nous consacrons notre énergie mentale. Si notre esprit est constamment interrompu, il devient plus difficile de rester longtemps avec une idée complexe. Or les grandes réflexions, l’assimilation, la conception et la compréhension de quelque chose demandent du temps. Changer de vie, créer, écrire et décider demandent une période de réflexion face à soi-même.

Le danger d’une pensée toujours interrompue

Une notification n’est qu’un petit événement. Mais lorsqu’elle intervient au milieu d’une activité nécessitant de la concentration, elle peut fragmenter notre attention. Nous pouvons alors avoir l’impression de faire plusieurs choses simultanément alors que notre cerveau alterne rapidement entre différentes sollicitations. Cette fragmentation peut donner une sensation de fatigue mentale. On termine sa journée avec l’impression d’avoir été constamment occupé… sans forcément savoir ce que l’on a réellement accompli. C’est peut-être l’une des contradictions de notre époque :

Nous avons gagné du temps grâce à la technologie mais nous avons parfois perdu la capacité à habiter pleinement ce temps.

Et si le silence était devenu une force ?

Dans un monde qui nous demande constamment de réagir, prendre le temps de ne pas répondre instantanément peut devenir un acte presque subversif. S’abstenir de commenter ou donner son opinion immédiatement, se détacher de son téléphone, arrêter de « boire » des informations en continu, rester là simplement en observant et en respirant en laissant sa pensée aller jusqu’au bout dans le silence devient une réelle force. Ce silence peut être l’espace dans lequel la pensée commence véritablement à se construire.

Retrouver des « espaces blancs » pour entrer en réfléxion

Et si nous réapprenions à laisser des espaces blancs dans nos journées ? Quelques minutes sans téléphone le matin. Une promenade sans écouteurs. Un repas sans écran. Une attente sans défilement automatique. Quelques respirations avant de répondre à un message. Un moment de silence avant de dormir. Une séance de yoga. Une méditation. Lire quelques pages sans consulter son téléphone toutes les cinq minutes. Ces petits espaces temps peuvent sembler insignifiants mais ils constituent des interstices dans lesquels notre attention est sollicitée inconsciemment.

Et si trop d’informations appauvrissait la pensée ?

Il existe une autre conséquence préoccupante de notre exposition permanente aux informations ; celle de la confusion entre stimulation intellectuelle et activité intellectuelle.

Lire des dizaines d’informations par jour donne le sentiment d’être constamment sollicité intellectuellement. Pourtant, notre cerveau n’est pas nécessairement en train de raisonner. Il reçoit, il trie et réagit puis passe à autre chose avant de recevoir à nouveau de nouvelles informations.

L’attention peut devenir morcelée et certaines fonctions essentielles à la pensée comme la mémoire de travail, le contrôle de l’attention, l’inhibition des distractions et la flexibilité cognitive peuvent être appauvries. Des travaux menés chez les enfants et les adolescents établissent notamment des associations entre une utilisation excessive des technologies numériques et des difficultés dans plusieurs de leurs fonctions exécutives.

Sommes-nous en train de perdre l’habitude de raisonner ?

La question mérite d’être posée. Raisonner demande de maintenir plusieurs informations en mémoire, de comparer, de faire des liens, de distinguer une cause d’une conséquence, de remettre en question une première impression et parfois de supporter l’incertitude. Or l’environnement numérique nous pousse souvent dans la direction inverse : rapidité, interruption, réaction immédiate, succession de contenus et gratification instantanée.

Une étude réalisée auprès de 977 adolescents de 11 à 18 ans a notamment observé une association entre le multitâche médiatique et une diminution de certaines performances liées aux fonctions exécutives et aux apprentissages. Elle démontre que le multitâche médiatique pendant les devoirs était associé à une moins bonne fonction exécutive et à de moins bons résultats scolaires. De plus, chez un sous-échantillon, la mémoire de travail et la vitesse de traitement étaient également moins bonnes. Une autre étude expérimentale a montré que le multitâche réduisait la précision de la métacognition c’est-à-dire notre capacité à évaluer correctement notre propre fonctionnement mental.

Le paradoxe est saisissant : nous n’avons jamais eu autant accès au savoir mais cela ne signifie pas que nous développons davantage notre capacité à penser.

Les jeunes générations moins intelligentes ou victimes de leur environnement cognitif ?

Il serait imprudent d’affirmer que « les jeunes sont moins intelligents ». L’intelligence ne se résume pas à une seule capacité. D’autant plus que les nouvelles générations développent également de nouvelles compétences notamment dans des environnements technologiques complexes. La véritable question est ailleurs : quelles facultés exerçons-nous quotidiennement et lesquelles cessons-nous progressivement d’entraîner ?

Le cerveau nécessite une mobilisation de ses capacités cognitives pour continuer à raisonner. En conséquence, si un enfant est constamment diverti, sollicité, interrompu et exposé à des contenus rapides, saura-t-il rester longtemps face à un problème sans réponse immédiate ? Il doit être confronté à l’ennui pour déclencher son imagination, se construire une histoire, solutionner ses problèmes et soutenir une réflexion complexe. Dans la société actuelle, il est fort probable que nous perdions l’entraînement à penser et non pas l’intelligence.

Le danger d’une pensée de consommation

Un autre phénomène mérite notre attention. Nous sommes désormais entourés de réponses instantanées.

  • Une question apparaît : moteur de recherche.
  • Une définition : intelligence artificielle.
  • Une opinion : réseau social.
  • Une explication : vidéo.
  • Une émotion : commentaire des autres.

Peu à peu, nous prenons l’habitude de recevoir une pensée déjà construite au lieu de construire sa propre opinion. C’est notamment un réel danger dans le cadre des manipulations de masse, des messages véhiculés par certains influenceurs, etc… Or apprendre à raisonner implique également de chercher, de se tromper, de douter, de confronter plusieurs hypothèses et de parvenir soi-même à sa propre conclusion. Le cerveau a besoin de cette friction intellectuelle. Tout lui fournir immédiatement pourrait paradoxalement réduire les occasions de l’exercer.

Pouvoir rester connecté à soi-même : le luxe de demain ?

Dans la société actuelle saturée d’informations, la capacité à rester concentré, considérer et émettre sa propre opinion pourrait devenir une compétence particulièrement précieuse. Prendre du recul et avoir la sagesse de la réflexion personnelle implique de savoir :

  • Lire dix pages sans consulter son téléphone.
  • Écouter quelqu’un sans préparer immédiatement sa réponse.
  • Résoudre un problème sans chercher instantanément la solution.
  • Marcher sans remplir le silence.
  • Rester quelques minutes avec une pensée difficile.
  • Méditer.
  • Faire du yoga.
  • Observer.
  • Réfléchir.
  • Respirer.
  • Laisser son esprit vagabonder.
  • Ne pas réagir immédiatement.

Ce sont des actes extrêmement naturels et simples. Mais ils réintroduisent quelque chose que notre environnement numérique tend à raréfier : la continuité de l’attention. Et peut-être est-ce précisément là que commence la vraie pensée.

Le cerveau n’a pas seulement besoin d’informations. Il nécessite de temps pour les traiter, les relier et leur donner du sens. En laissant l’esprit s’exprimer, les fonctions cérébrales ralentissent pour le plus grand bien-être mental de chacun. Parce que parfois, le meilleur progrès n’est pas d’aller plus vite mais plutôt de savoir prendre du temps pour penser, cogiter et réfléchir.

Et si le véritable enjeu de notre époque n’était plus d’apprendre toujours davantage mais de préserver notre capacité à penser par nous-mêmes ?

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